Remarques sur les peintures et les dessins de Jacques Hartmann


S’arrêter à un lieu — un lieu d’existence, choisi pour le regard qui se pose sur lui, la qualité de ce regard, la manière aussi dont ce qu’il voit lui est comme imposé, non tributaire de l’imagination ou du souvenir ; simplement là, en sa complexité, qui est grande parce qu’il contient non seulement des objets, mais aussi l’espace, les couleurs dans l’espace, les variations du jour, les reflets, les modifications du point de vue que provoque le moindre déplacement, et les heures, et les saisons, de telle sorte que ne reste fixe, dans son travail, que le regard — et commencer à véritablement le voir.
Pratiquer, par goût, par décision, l’acuité de cet acte par lequel le regard, déposé sur le lieu, errant encore en lui, se fixe, mais pour revenir en vision, devenir vision de ce qui dans le lieu, se fait visible. Se montre. Car il apparaît vite que le visible n’est pas donné d’un coup. Qu’il se découvre en ses formes, ses couleurs, son espace. Et que c’est précisément cela, une vision : voir le visible apparaître, et qu’il n’est pas autre chose que cet apparaître.
Et aussitôt se trouve mise sur un tout autre plan l’œuvre du peintre, du dessinateur, telle qu’elle se prépare et se poursuit, à partir du lieu et du regard qui se fixe sur lui. La vision (l’accès au visible) ne se produirait pas en effet s’il n’y avait ce travail par lequel, à travers toutes les médiations du geste et de la matière picturale, le regard, se retirant du lieu où il s’est posé, se dépose à nouveau sur la toile (la feuille), dont la surface se remplit, selon un ordre, des lois ; surface où « monte » l’image, laquelle représente d’abord cet état nouveau où se rencontre, et progressivement se montre l’apparaître. Le tableau, le dessin, produisent le lieu de la vision. Et si élaborées, si nuancées, comme à l’infini (potentiellement, celui du visible) que soient les formes et les couleurs qui s’y portent, si elles restent limitées, luttant avec cette limite, bordées comme de l’intérieur par la relation nécessaire avec le dehors où s’est déclaré le lieu du visible.
L’œuvre fait advenir la vision, et de là tire sa ressemblance. Mais celle-ci n’est pas une relation d’objet, et encore moins de signe. Elle ne se préoccupe pas avant tout du support ni de la trace. Elle mesure, en son travail même, la distance toujours reprise qui sépare la trace de ce qui est donné dans le dehors. La trace elle-même est un don fait au dehors. C’est le don réciproque qu’elle porte. C’est lui qu’elle représente.
La perception devient l’égale de la représentation, et le travail moins de construire celle-ci que de maintenir à égalité les deux moments qui en constituent les pôles : faire un tableau (un dessin) mais avec ce qui est seulement et pleinement vu ; désigner — mais avec autre chose que des signes — ce qui n’appartient pas, en soi, à l’ordre des signes. Arbres, clairière, taillis, falaise, murs, voûte ou verrière, porte ouverte sur une table chargée de livres ou de fruits immobiles, et leur reflet dans le miroir, sur le même plan, simplement là . Composition-décomposition infinie des lignes, des valeurs, des couleurs qui traversent l’espace, et bougent sur la surface qui s’est faite transparente comme de l’air, palpitante comme par une respiration de l’œil.


Comment penser hors des signes cette transposition du visible ? Comment, en d’autres termes, l’œuvre produite peut-elle être regardée comme le visible, objet du même regard que celui qu’elle porte sur qu’elle a choisi de montrer, n’en étant séparée que par ce regard même, qu’elle transporte sur la toile ou le papier, qu’elle révèle (mais pour le rendre à ce qui en est l’origine) ?
Remonter ou descendre une valeur, resserrer ou diffuser l’espace d’un plan, préciser le centre mouvant, multiple, où s’anime le ruissellement des couleurs, ce sera chercher (car il se dérobe d’abord) un point de surgissement ou de naissance du visible. Ombilic, nœud de formes latentes ou disparaissant, qui permettra que se développent, plus loin, plus haut, jusqu’à l’inatteignable, ses rameaux sans nombre, mais en lui comme retenus, de sorte qu’il ait lieu. Les enchevêtrements compliqués mais respirants forment les indices et les étapes du cheminement qui introduit qui les regarde à un lieu, et aussi à une temporalité : le temps où le visible naît de l’invisible, ou de l’inaperçu, car c’est aussi l’aveuglement – le sommeil du regard – qui est soumis au travail ).
Le visible a sa destinée propre, qui est d’être ce qui s’offre au regard, accompagnant une présence, en son éclat ou son déclin. La peinture ranime sans cesse le regard dans les choses qu’elle découvre visibles. Elle ne saisit pas l’instant du visible, pour l’emporter avec lui, pour en faire, comme le photographe, la substance d’une transposition. Elle s’emploie à montrer sa visibilité, qui est le travail du regard dans ce que l’instant a d’abord d’insaisissable, de changeant. Et c’est la trace de ce travail du regard dans le visible, et comme venant de lui, qu’elle nous fait voir.
La chevelure de branches qui se courbe comme soufflée autour de l’étroite percée du ciel où se montre un toit, sa haute cheminée dans la campagne déserte : c’est l’œil qui en a suivi sans relâche les bifurcations innombrables, les lignes de force et d’évanouissement. Les passages d’un arbre à l’autre, puis au ciel, soudain à-plat où s’inverse la profondeur, et qui vient envahir de sa couleur claire tout un pan de forêt ; les brisures de la surface chatoyante, les ancrages de l’espace où se forme la stabilité paradoxale de la pierre, du bois – corps noueux, extravagants, qui se détachent du front mouvant des rameaux et des branches ; les sentiers à peine perceptibles dans les taillis, ou encore les horizons avec leurs étagements, et le ciel, le ciel impossible, par son bleu plus encore que par ses nuées, tous ces événements de l’apparaître nous invitent aussi à nous approcher d’une masse obscure, qui serait pour ainsi dire, le visible non encore regardé, non assumé par le regard, et à rester devant elle pour que s’ouvre le chemin de la vue.
Mais voici parfois que nous sommes arrêtés sur ce qui semble une impasse, point sans couleur ni profondeur (ou de trop de profondeur) d’où il faut revenir, pour repartir à nouveau. Point de résistance au regard analogue à ce lieu si étrange que forme la limite qui sépare des arbres un premier plan d’herbes basses, d’arbustes, où il semble refluer sur la masse plus dense, intériorisant ce qui était libre étendue. Lisière s’arrêtant là où, dans l’entrelacs impénétrable des branches et des feuilles, des teinte et des valeurs, cherchant la consonance et l’évidence, peine la main du visible.
La forêt obscure, au bout du chemin d’herbes, se fait frontière infranchissable. Mais c’est là aussi qu’a lieu la rencontre du visible, comme un don. Un mouvement se fait pour ainsi dire en sens inverse. Le paysage a envoyé des émissaires, et ils portent l’image.


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Voir quelques œuvres de Jacques Hartmann.










































































François LALLIER

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