
Le fond, cette surface absente, pourtant toujours à retrouver – car il faut recommencer toujours, raturer, non seulement pour corriger, pour reprendre ce qui de la vision s’est perdu dans l’approximation du geste, de la matière, de la couleur, de ses relations avec d’autres, mais aussi pour retrouver l’origine du voir, de ce voir qui est le but, la fin, de ce voir inconnu, dans lequel s’inscrit toute peinture. Car la peinture n’est pas plus la fabrication d’une image que l’imitation de la nature, elle est la révélation du voir, elle est le voir en tant qu’il se révèle avec son objet, et seulement dans cette révélation montre quelque chose, ainsi toujours inconnu, toujours reconnu.
Comment rendre présent ce fond, en sa transparence, en sa virginité ? En son absence non plus parce qu’il est recouvert, dès la première couche, et sans cesse obscurci, mais parce qu’il devrait être cette transparence où rien encore n’apparaît, que l’origine, que la reprise en l’origine, que la tenue de l’origine dans ce qui sera, pour finir, la délivrance, en l’objet, du regard, de l’inconnu du regard, et son partage, sa présence avec l’objet du monde ?
(Le trait qu’on pourrait dire “pornographique” de l’image. Ne contient-elle pas presque toujours le phallus ? L’image est phallique. Supprimer le graphe, en sa verticalité de signe phallique, sans encourir le risque de la castration, qui le rappelle si vite, le reconstruit, tel est l’effort du peintre qui l’a perçu, une fois pour toutes. Il y est aidé par le féminin – le féminin de la terre. Il lui faut délivrer ce féminin de l’emprise phallique, en ouvrant la vue à l’apparition de ce qu’on pourrait appeler alors une non-image. C’est toute l’histoire de la peinture, peut-être, qui pourrait ainsi se redéfinir.)
Que le voir de la peinture soit ce qui remonte et ce qui s’enfonce, en couches successives, de cette transparence et de cette origine toujours neuve, quand l’ajout, la construction, travaille avec la possibilité de l’effacement, laissant libre le geste en son hasard, en son risque : libre de ce qui en toute écriture, dès le premier moment ou presque substitue un signe à la présence vivante ; se désigne comme écriture, se signifie, échange, à grande perte, le voir pour un langage – dont la faconde même désespère.
Alors quelque chose jamais vu apparaît, qui rejoint pourtant et éclaire ce qui de toujours fut la peinture, en son inconnu.
La transparence – la possibilité d’effacer, de revenir au fond premier, qu’offre le métacrylate coulé, porteur aussi de l’effacement, par quelques traces qui ne signifient, au plus, que cet effacement – est aussi la lumière ; la lumière du voir, dans la couleur. Non plus seulement la lumière qui se dirige sur l’objet-peinture, mais la lumière qui émane de lui, qui s’enfonce en lui, et en remonte, et dans ce double mouvement, ce voyage où le regard prend corps, fait paraître, fait que quelque chose arrive. Quelque chose d’infiniment rare, et pourtant toujours là, toujours à venir, toujours arrivant.
Archipels de couleurs subsistantes, formes du bel instrument de vision du hasard saisi par le geste le plus déterminé, qui efface et préserve – le dispositif superpose les couches, rayées ensuite obliquement pour la répétition d’un motif chaque fois unique, une floraison flottante sur le fond : la couleur étant alors ce qui se détache, vient vers nous, pour en son délaissement, sa dérive, nous apprendre à voir.
La vibration de deux couleurs : un vert amande, un violet allant vers le rouge. Les rayures : tout ce qu’il faut enlever pour qu’elle transparaisse.
Nul symbole, nul signe interprétable. Rien que la lumière et le regard, rien d’utilisable à autre chose que ce regard, qui plonge en nous, nous révèle en nous détachant de nous. Ce regard posé sur le fond, qui se perd en lui, et de lui remonte avec la couleur.
Un pan d’espace où soudain nous sommes, un lieu, manifesté.
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Voir quelques œuvres de Jean-Louis Gerbaud.
François LALLIER
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