
La scène de la peinture n’est pas l’image, elle n’est pas non plus une machinerie de langage proposée à l’œil, mais elle est un espace propre, que Jacques Bibonne aime maintenir à son état naissant, entre image et langage, subordonnés tous deux au constat de son ouverture dans le monde..
Lieu d’absence aussi, de reflux de l’objet, dans une vision qui ne récuse pas, mais suspend le monde où il s’ouvre, au bord de lui-même. Jacques Bibonne exprime ce lieu avec une attention à la fois intense et discrète, ou secrète, à son moment qu’on pourrait dire de force détournée, de grâce indifférente, par tout un art du paysage. À travers le cadre d’une fenêtre – et parfois (comme dans plusieurs tableaux peints dans la Drôme) à travers un voile à demi relevé, ou soulevé par le vent immobile de l’été – au-delà d’une terrasse, ou du fond d’une pièce vide, se profilent un toit, la pente ocre de la montagne : des plans encore, définis par la couleur et la lumière, et où la sensation, ce mélange de perception et de l’obscur mouvement qui la détache de l’objet – notre obsession et notre limite – pour la restituer au mystère du temps, est à la fois représentée et offerte . La tonalité chromatique n’y est jamais ni absolument une construction, ni un fait du réel qu’il faudrait seulement saisir. Dans les plans d’un espace vie, en sa différence, il dit la sensation aux frontières du monde, qui défait le monde – cette temporalité inconsciente, ce destin aveugle – pour le rendre à son identité permanente, éternelle, d’instant.
C’est l’accord d’un violet et d’un vert, pour l’ombre qui gagne la masse des arbres et des champs sur une colline au soir d’un jour de grand soleil. C’est la juxtaposition d’ocres et de roses sur la façade au plein midi d’une maison en Toscane, selon l’architecture familière des fenêtres, des terrasses, des toits, et le mouvement de lumière qui balaie la surface comme le ferait un vent, mais tout est immobile, et le mouvement est ce déploiement, par descellement de différences infimes, variations de la couleur qui la font homologue des plans dans l’espace. Vues prises de très loin, ou de très près (mais pour faire sentir une masse inattendue). Angles proposant à qui voudrait s’imaginer observateur une position impossible, de très haut (telle aquarelle de Toscane, encore une fois, nocturne, où les collines sont comme les verrait un oiseau qui serait chaman), ou dans quelque contre-plongée qui le supposerait couché à terre, à l’aplomb de montagnes telles qu’elles se dressent parfois en rêve.
Mais faut-il même imaginer un observateur ? Ces perspectives périlleuses, bien que sans aucun drame, n’ont-elles pas plutôt pour seul but de dissoudre l’idée même d’un observateur ? Le paysage atteste ce qu’est la nature : une présence en nous qui s’approche de nous. Nous sommes regardés par le paysage, par ses aplats que découpe la couleur, à la fois masse d’un être mystérieux et vibration qui le montre en son mystère, par le retrait, la distance qu’il crée en notre lieu. Sans narration, sans objet autre que ce creusement en nous, abrupt et non sans quelque vertige, de l’apparition de la couleur dans l’espace, qui est l’insituable instant de notre présence.
Sans objet ? Mais il arrive aussi que Jacques Bibonne réduise à ton tour l’espace qu’il a montré, l’amenuise pour en faire le lieu où recueillir de menues trouvailles faites en chemin, et au hasard : cailloux, ossements, nids d’oiseaux, fragments de serrures, clous rouillés dans un morceau de bois vieilli, dont il dépose avec scrupule sur un fond gris ou noir la forme qui est déjà une ombre, la matière déjà revenue au rien dont répondent quelques couleurs, un peu de lumière. Presque plus de détermination spatiale ; ils sont simplement posés, l’un à côté de l’autre, sur ce fond parfaitement plat qui les soutient tels qu’ils roulaient vers la destruction, minuscule fantômes concrets de l’Être et de la Matière. Objets à l’abandon, signifiant l’abandon de l’objet, par lequel s’est purifié et construit l’espace de la peinture, ils disent la pauvreté essentielle qui doit accompagner notre présence dans la sensation. Car il y a encore dans la couleur sur laquelle s’ouvre le « quatrième mur » de la peinture, de quoi reformer (c’est une part de sa séduction) un beau mirage. Mais les objets de Bibonne sont déjà plutôt des non-objets. Dès le moment où ils sont choisis, ils portent en eux leur destruction comme objets, et c’est elle qu’ils vont faire exister sur la toile, comme une contrepartie de l’espace pur. Ainsi des squelettes de crânes, sur un fond uniformément sombre, architectoniques encore : falaises, d’os, reliefs hors d’échelle, juxtaposés sur un même et unique plan. Ainsi de la belle série des « huîtres », où la délectation de la couleur qui s’abstrait en nuances multipliées construit aussi les moments de sa dissipation. Ainsi encore, récemment, du cadavre d’un oiseau de mer rapporté d’une plage, disloqué, ébouriffé, mais qui, disposé sur le fond clair de la toile, en deux ou trois positions variées qui évoquent les images de vol prises par Marey, semble se défaire, épars dans la destruction,, et en même temps s’envoler, dans l’étoilement de ses plumes mortes.
Extrait de : Jacques Bibonne, par Jacques Réda, François Lallier, Ludovic Janvier, Jean-Baptiste Para, Henri Raynal, Galerie Jean Peyrole & Le temps qu’il fait, 1997.
François LALLIER
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